Podcast "Les Acteurs de l'Innovation" Episode 4 — avec Jean-Marie Buchilly

De l’ingénierie industrielle à l’innovation publique : le parcours de Jean-Marie Buchilly

Résumé: 

Pour ce nouvel épisode des Acteurs de l'Innovation, nous recevons Jean-Marie Buchilly, ingénieur au parcours aussi riche qu'atypique, aujourd'hui responsable de l'innovation et de la relation client au Service de l'eau de la Ville de Lausanne.

Son aventure professionnelle débute au sein de la start-up technologique Synova, où il exerce comme ingénieur d'application, avant de rejoindre Fischer Connectors. Il y passera près de 17 ans, façonnant progressivement son rôle : d'abord chef de projet autodidacte, puis manager du développement de nouveaux produits, jusqu'à prendre la tête d'une équipe d'innovation.

Chez Fischer Connectors, Jean-Marie joue un rôle déterminant dans la création d'un lab d'innovation, en adoptant une approche volontairement différente : s'affranchir des solutions toutes faites, poser les bonnes questions, se concentrer avant tout sur le besoin réel, et entretenir un dialogue constant avec les équipes afin de diffuser un véritable état d'esprit d'innovation.

Après cette longue expérience dans le privé, Jean-Marie rejoint le secteur public. Une transition qui met en lumière une réalité souvent méconnue : le monde de l'eau est profondément innovant.

Un échange passionnant autour de la transversalité, de la connexion entre les disciplines, et de la manière dont l'innovation se construit, aussi bien dans le privé que dans le public.

🌐 Retrouvez notre invité : Jean-Marie Buchilly


« Les Acteurs de l'Innovation » est un podcast produit par FiveCo et animé par son CEO, Antoine Lorotte.

📅 Rendez-vous chaque mois sur Spotify et YouTube. 📺 Disponible également en version vidéo sur Spotify et YouTube. 🎬 Réalisation, cadrage et montage : Olivier Lübkemann — 2ndfloor Productions

Pour plus d'info : www.fiveco.ch

Transcription de l'interview:

Antoine : Bonjour, bienvenue dans notre podcast sur les acteurs de l'innovation. Aujourd'hui, un grand plaisir d'accueillir Jean-Marie Buchilly. On se connaît depuis presque 30 ans. On a fait nos études ensemble, on a travaillé ensemble, et c'est un réel plaisir de t'accueillir aujourd'hui. Pour commencer cette interview, j'aimerais que tu nous rappelles ton parcours, même si j'en connais un bon bout, pour expliquer à notre public ce parcours assez original que tu as.

Jean-Marie : Merci Antoine pour l'invitation. C'est super d'être là aujourd'hui, ça me fait vraiment plaisir. Mon parcours est assez diversifié au final. On s'est rencontré à l'EPFL en microtechnique. On a terminé en 2001 tous les deux. Toi, tu as suivi ton chemin avec FiveCo. Moi, je suis parti dans une start-up qui s'appelait Synova — on faisait de la découpe laser. J'ai officié comme ingénieur d'application. C'était assez chouette : premier job, j'ai pu voyager, j'ai découvert pas mal de choses. Bonne entrée en matière pour le début. Puis ensuite, j'ai rejoint Fischer Connectors — j'y ai fait 17 ans, avec trois phases. La première : chef de projet, en mode autodidacte. Je me suis formé, j'ai appris, j'ai exploré, on a développé des produits. Ensuite, j'ai pris un rôle de manager du développement des nouveaux produits — quelques années à explorer la facette du management, à gérer une équipe de développement. Et puis ça s'est terminé par la troisième phase, là où on a le plus collaboré : j'ai pris le lead sur une équipe d'innovation.

Antoine : Et après Fischer Connectors, tu rejoins le Service de l'eau de la Ville de Lausanne, ce que tu fais d'ailleurs aujourd'hui.

Jean-Marie : Exact. Il y a le titre "innovation" — très présent — mais le titre exact c'est "innovation et relation client". Je trouve d'ailleurs intéressant d'avoir mis les deux ensemble. Ça dit bien des choses sur l'innovation. Ça fait maintenant à peu près 2 ans et demi que j'y suis, et c'est un changement radical. On passe du privé au public, d'un domaine très technologique avec des microtechniciens à des ingénieurs en sciences de l'environnement et en génie civil. La rupture est très intéressante.

Antoine : Pour fixer le cadre : ta vision de l'innovation, ta propre définition aujourd'hui ?

Jean-Marie : La question est hyper intéressante parce qu'on nous la pose tout le temps. Il n'y a pas de bonne réponse, mais celle qui me correspond le plus — et j'ai eu le temps de la travailler — c'est : unlikely connections, ou en français, connexions improbables. Ça rejoint quelque chose auquel je crois beaucoup : dans le monde de l'entreprise, on valorise beaucoup les experts et les silos verticaux. Moi, j'ai la conviction que ma valeur ajoutée est plutôt dans la transversalité, l'horizontalité — la connexion de deux domaines qui a priori n'étaient pas faits pour se rencontrer, mais pour lesquels il fallait créer la rencontre. C'est un côté innovateur, un côté entremetteur : je fais se rencontrer deux domaines et je regarde s'il peut en jaillir quelque chose.

Antoine : En complément, tu as créé un concours au sein de Fischer — j'aimerais que tu en dises un peu plus.

Jean-Marie : C'était vraiment un point d'orgue de mon passage chez Fischer. On a commencé l'innovation avec de l'innovation participative — pas encore de lab, pas d'équipe dédiée. On a créé un programme ouvert à tous, avec des outils et des coachs. On l'a fait durer, mais à un moment, ce genre d'initiative s'essouffle. Alors on s'est dit : faisons un truc one shot. Un événement qu'on a appelé le Blue Lab Challenge — 4 semaines, un seul sujet, une seule question. Les équipes devaient répondre à cette question en parallèle de leur travail, sur leurs pauses de midi ou en dehors. La question était volontairement large : comment passer de l'identification d'un besoin client jusqu'à la livraison d'un premier prototype dans ses mains — en 5 jours. Ça a créé une émulation très forte. Le jury était composé d'entrepreneurs extérieurs à Fischer — il n'aurait pas eu de sens que ce soit Fischer qui juge lui-même les solutions. Ces 4 semaines ont eu un impact aussi fort que plusieurs mois, voire plusieurs années de Blue Lab. Les gens sont repartis avec quelque chose de fort. En matière de culture et d'état d'esprit, ça a beaucoup changé les choses.

Antoine : Et si je me souviens bien, les équipes étaient très mélangées — secrétaires, ingénieurs, opérateurs de production ?

Jean-Marie : Absolument. En fait, une équipe composée uniquement d'ingénieurs ne pouvait pas réussir — il leur manquait toute une facette. Le challenge allait de l'identification du besoin jusqu'à la livraison : il fallait de la logistique, des achats, de la production, des ingénieurs, de la R&D. Ce sont les équipes pluridisciplinaires qui ont été les plus performantes.

Antoine : Et les résultats t'ont surpris ?

Jean-Marie : On peut les juger de différentes manières. Du point de vue de l'engagement et de l'évolution de l'état d'esprit, c'était magnifique. On a vu des gens apprendre à penser un peu différemment, à raisonner plus large. En termes de résultats purs, on n'en attendait pas des miracles — l'iPhone n'est pas sorti de là — mais la culture et le mindset, oui, clairement.

Antoine : Une autre question : qu'est-ce qui fait qu'un lab d'innovation réussit ?

Jean-Marie : Je saurais pas dire exactement ce qui fait le succès, mais je peux dire ce qui a été compliqué pour nous. La première difficulté : un lab d'innovation offre une page blanche. Ça convient bien à certains, moins à d'autres. Et on est confronté à une question fondamentale : qu'est-ce que l'organisation attend de nous ? Personne ne le savait vraiment. Il fallait aller poser des questions et se créer un cadre. La deuxième difficulté : on venait de la R&D, et on a dû trouver notre place dans l'organisation. La R&D avait ses méthodes, définies depuis belle lurette — Fischer fait des connecteurs depuis plus de 65 ans. Nous, on arrivait avec une approche différente : on défocalisait l'attention de la solution technique pure pour se concentrer sur le besoin, on posait des questions qui n'étaient pas forcément des questions d'ingénieur. Ça a créé des incompréhensions, des difficultés de communication. Mais on avait la chance d'être au sein de l'organisation — pas dans un lab déporté à l'EPFL — et ça nous permettait d'échanger constamment avec les équipes et de diffuser notre état d'esprit directement dans la R&D.

Antoine : Maintenant, tu travailles dans le domaine public. Comment l'innovation y est-elle gérée ?

Jean-Marie : En y allant, je me posais la question : qu'est-ce que c'est, l'innovation dans le monde de l'eau ? Et j'ai découvert que le monde de l'eau est hyper innovant intrinsèquement. Il intègre les nouvelles technologies, les utilise, trouve des usages cohérents. Je suis arrivé dans un écosystème qui innovait sans toujours utiliser le terme — mais c'était là. Et une idée reçue que j'ai rapidement cassée : ça peut aller vite dans le public. Et il y a du financement — dans l'eau particulièrement, avec des taxes dédiées, c'est un domaine quasi autofinancé, presque une petite entreprise dans l'entreprise. Le point commun avec Fischer : dans les deux cas, il faut passer du temps à identifier le vrai besoin. On peut se perdre vite dans des délires technologiques — et dans les deux cas, ça ne fonctionne pas. Par exemple, on travaille actuellement sur la télérelève, le smart metering. C'est connu, pas nouveau. Mais la vraie question, c'est : pourquoi, et avec quelle valeur pour qui ? Dépenser de l'argent, on peut le faire — mais pourquoi ? Quel est le modèle économique ? L'innovation, ce n'est pas que technique. On peut être plus créatif sur le modèle économique pour que ça ait plus de valeur.

Antoine : Sur l'ensemble de ta carrière, quel projet représente le défi le plus marquant ?

Jean-Marie : Ça va être chez Fischer, là où j'ai passé la majeure partie de mon temps et où c'était très technologique. Il y avait deux contraintes qui se télescopaient tout le temps pendant 17 ans : la densification du nombre de contacts dans le plus petit volume possible, et la volonté de transmettre un maximum de données à très haute vitesse. On peut soit rester dans l'amélioration — diminuer légèrement le diamètre des contacts métalliques, en mettre un peu plus — mais on finit avec quelque chose de fragile et peu fiable. Soit on regarde du côté d'autres technologies, pas forcément utilisées dans la connectique, mais potentiellement transposables. Plusieurs projets ont mené à ça, dont celui du connecteur optique rotatif. On a aussi travaillé avec une technologie appelée MID — qui consistait à injecter des pièces plastiques, les activer, et déposer une couche métallique par-dessus, avec des designs complexes simulés. Et là, il y avait toujours le même challenge : on arrive assez facilement à faire un démonstrateur, un proto — mais pour moi, ce n'est pas encore une innovation, c'est à la limite une invention. Ça devient une innovation quand on sait le produire, quand c'est industrialisé, fiable, robuste, et que ça donne satisfaction à l'utilisateur final. Tout ce qu'on a testé n'a pas fini sur l'étagère du client — ça c'est clair.

Antoine : Comment as-tu trouvé la collaboration avec FiveCo ?

Jean-Marie : Je vais te répondre avec un exemple. Sur un des tout premiers projets qu'on a faits ensemble chez Fischer, on vous avait mandatés sur un sujet bien spécifique — l'analyse d'un produit. Vous avez fait le job, techniquement c'était nickel. Et puis à la fin, il y avait un petit plus : une proposition, une idée. On ne vous avait pas forcément mandatés pour brainstormer sur comment rendre le truc différent ou meilleur — mais vous l'avez fait et vous nous l'avez proposé. Ça a débouché sur un autre projet, l'exploration d'un connecteur un peu différent. Pour moi, c'était génial : on donne un mandat et on se retrouve avec le résultat du mandat plus une proposition, une idée. Ça symbolise bien la valeur de FiveCo — créativité et expertise. On avait les deux. Mes collègues de l'époque ont apprécié aussi.

Antoine : Pour clore cette interview — un seul mot pour identifier l'innovation.

Jean-Marie : État d'esprit.

Antoine : J'aime beaucoup. Je partage aussi ce point de vue. Un immense merci pour cette interview. C'était très agréable d'échanger avec toi sur l'innovation. Et je sais que tu écris souvent des posts sur l'innovation — c'est intéressant pour nos lecteurs de comprendre qu'en fait, privé ou public, l'innovation est vraiment partout présente.

Jean-Marie : Absolument. Un grand merci. Merci à toi, Antoine.